Marie Bonnefois - La colère de Dieu
 
 
Pour vous donner un aperçu de ce roman historique, je vous présente ici un extrait de mon premier chapitre.
 
 
I
 
 

 

Un bruit inhabituel troubla le silence. L'esprit en alerte, Marie Bonnefois s'immobilisa. Elle jeta un regard inquiet autour d'elle. Seul le vent agitait les genêts en fleurs, les touffes de thym et de bruyère sauvage ; la brise un peu salée tourmentait ses longs cheveux bruns qui flottaient dans l'air tiède du soir. Sa crainte lui parut stupide. Elle haussa les épaules. 

 
Lorsque son travail lui en laissait le temps, Marie flânait sur la colline de la Garde jusqu'à la tombée de la nuit, négligeant le danger auquel elle s'exposait en se promenant seule en dehors de la ville. Tous les habitants connaissaient l'insécurité des chemins. Des bandes de brigands infestaient les abords de Marseille et agressaient des victimes souvent sans défense. Depuis quelques semaines sévissaient des voleurs d'enfants. Pourquoi pas de jeunes filles ? Le port aidant, les enlever loin de leur terre natale pour les vendre comme esclaves à des marchands étrangers ne présentait guère de difficultés. Marie le savait, mais elle s'obstinait, ne s'éloignant pas, malgré tout, de l'enceinte fortifiée.

Le paysage qui se dessinait en contrebas l'apaisait. Elle contemplait la mer baignant les rives de Marseille, elle observait le port, les bateaux et, surtout, elle y attendait son père, parti en mer, deux ans auparavant. Ne gagnant pas assez de sols pour permettre à sa famille de vivre honorablement, Jean Bonnefois s'était dit que le métier de marin rapporterait plus que celui de charretier chez Maître Descamoins, un riche paysan pour qui il travaillait. Il est vrai que subvenir aux besoins de ses proches, quand on navigue pendant plusieurs mois est mal aisé, mais il leur avait remis la presque totalité des arrhes versées par le maître d'équipage, espérant revenir avec un joli solde. De plus, il avait sollicité l'aubergiste Murat, le frère aîné de sa femme Lorine, d'assister sa famille en cas de besoin.
 
Son absence s'éternisait. Deux années écoulées déjà, depuis le triste jour de son départ, deux années au cours desquelles Lorine, s'attacha à rendre cette séparation moins pénible pour ses enfants. D'un naturel fier, elle refusa cependant de profiter des générosités de son frère qui, le jour de son mariage, l'avait désapprouvée.  « Quand on naît de condition moyenne, on ne s'allie pas avec un sans le sou ». C'est ce qu'il lui avait fait entendre ! Depuis, ils avaient entretenu des relations superficielles.
 
Tout en acceptant de laver les vêtements des clients de l'aubergiste, linge qui grossissait les sacs de toilettes remises par des bourgeoises confiantes en sa renommée de lavandière, elle ne lui imposa pas son fils et sa fille. Elle saurait se débrouiller seule ! Aussi, avait-elle placé Marie, qui jusque-là la secondait, chez Dame Lafont. Elle connaissait la bonté de la vieille dame et la proximité de leur logement permettait à la jeune fille de rentrer à la maison, sa besogne terminée. Quant à Germain, il avait fallu qu'elle l'envoie, comme berger, de l'autre côté de la ville, chez Maître Descamoins, l'ancien employeur de son mari. Un bon travail après tout, adapté à son jeune âge, douze ans au début, pas trop loin puisqu'il retournait chez lui deux ou trois soirs par semaine. Lorine, joignant ses gains à ceux de ses enfants avait su leur conserver une existence, on pouvait dire correcte. « Somme toute, nous avons eu de la chance ! » songea Marie sans trop y croire.
 
De nature anxieuse, elle s'inquiétait de la longueur anormale de l'absence paternelle. Deux ans, alors que son père lui avait promis de revenir avant six mois.
 
En cette cinquième année de Régence, le commerce maritime représentait la principale richesse de la ville. Les navires exportaient des draperies, du vin de terroir, du savon vers de nombreux pays comme l'Italie, la Sardaigne, Cadix et plus loin encore vers les Echelles du Levant. Ils bravaient ainsi les intempéries, la piraterie et les maladies. Ces périls, causes de beaucoup de naufrages, entraînaient souvent la ruine d'un négociant. La peste, en particulier, se répandait à l'état endémique un peu partout.
 
À l'idée que son père tombât malade au point d'en mourir, Marie ressentit un serrement au cœur. Et s'il avait contracté ce terrible fléau, là-bas dans ces pays lointains ! Elle frissonna. Rabattant sur ses épaules sa cape en toile légère, elle marcha vers la porte Saint Victor. Elle s'apprêtait à la franchir, lorsqu'une voix implora :
 
- Je vous en prie, ne lui faites pas de mal !
 
Marie tressaillit. Le gémissement reprit, plaintif :
 
- Je vous en prie !
 
Il lui vint à l'esprit que quelqu'un courait peut-être un danger et elle se demanda si elle devait intervenir. Évitant d'écraser des brindilles qui la trahiraient, elle se dirigea vers le lieu d'où venait la supplication. Un cri déchirant l'arrêta net. Instinctivement,  elle se tapit derrière un buisson. Bien lui en prit ! Au même instant, un homme surgit devant elle. Un foulard lui cachant le visage, il portait une couverture noire sous laquelle les hurlements d’un nouveau-né retentissaient. Il disparut au détour du sentier.
 
Marie s'élança vers l'endroit d'où il était apparu. Ce qu'elle découvrit la terrifia. Une femme gisait à terre, perdant son sang par une plaie derrière la tête. Grands ouverts, ses yeux restaient figés.
 
- La mère Antonin ! haleta Marie, comme si elle venait de courir.
 
Les vêtements déchirés, la coiffe en désordre de la victime démontraient qu'elle avait lutté avant d'être assassinée. Marie hésitait  sur la conduite à tenir. Que décider ? Alerter la maréchaussée ? Elle n'avait pas distingué le visage du meurtrier. Que raconterait-elle ? Elle ne souhaitait pas être harcelée de questions ! Surtout que le Palais de Justice ne la tentait guère ! Le père Arnaud, l’année dernière, ils l’avaient gardé deux jours pour l’interroger !
 
Un bruissement de feuilles interrompit ses tergiversations. Elle se cacha à nouveau. Aux voix rudes qu'elle entendit, elle reconnut les gardes de la porte Saint Victor.
 
- Tu es sûr que c'est par-là ?
 
- Je suppose... Tiens, regarde !
 
Les deux soldats s’élancèrent vers le cadavre. Le premier se pencha au-dessus du corps et lui ferma les yeux. Un peu de sueur coula sur son front. Il l'essuya de sa manche, se retourna vers son compagnon et lui annonça d'un air navré : 
 
 
- Elle est morte ! 
 
De toute évidence, ils ne tarderaient pas à fouiller les environs. Marie songea qu'elle devait s'éloigner rapidement si elle ne désirait pas s'attirer des ennuis. Sans bruit, elle quitta sa cachette et détala sur le chemin qui descendait vers la cité phocéenne. Dans sa course éperdue, ne songeant qu à passer les remparts le plus vite possible, elle accrocha sans s’en apercevoir son tablier en indienne fleurie à une branche épineuse.
 
Par chance, ce sentier, elle l'empruntait souvent quand, revenant tardivement dans la ville, elle espérait gagner du temps. Aussi, ne se perdit-elle pas. Plus loin, la colline se redressait, diminuant la hauteur du rempart qu’un homme un peu agile aurait pu escalader facilement et pénétrer ainsi dans la cité sans rencontrer de soldats.
 
Marie atteignait l'endroit quand un mouchoir blanc suspendu à un buisson de genêts attira son attention. Surprise, elle le ramassa et le fourra dans sa poche, trop angoissée par le meurtre qu’elle venait de voir pour s’intéresser à un morceau d’étoffe trouvé sur son chemin. Sans penser qu’il pouvait s’agir du mouchoir de l’assassin, elle franchit avec adresse le rempart.