Le château dominait Montbuisson de ses tours crénelées et les vestiges de son rempart aux mâchicoulis imposants révélaient toute la puissance de ses années passées. Il était situé sur une  petite colline boisée de pins-parasols et de chênes kermès, qui plongeait, par d'étroites terrasses jusqu'au village où se mêlaient les essences aromatiques du thym à l'odeur forte des bergeries.

Une rue déserte,  bordée de fermes, conduisait jusqu'à la place de l'école, ombragée de deux vieux mûriers qui tendaient leurs branches élancées vers une fontaine moussue.

Ce jour-là, l'instituteur annonça, d'une voix blanche, à ses élèves de l'unique classe, que l'école fermerait dès la prochaine rentrée scolaire puisque trois d'entre eux quittaient le village. La dizaine d'enfants fixaient sagement le maître d'école qui, les yeux rivés sur un bouquet de marguerites blanches, semblait perdu dans sa tristesse.

C'était un grand jeune homme mince, au fort accent provençal que de longues études n'avaient pas effacé. Il avait vécu une enfance heureuse, entouré de ses parents et de ses nombreux camarades de classe, avec qui il s'amusait sur la colline, dans l'herbe parfumée de thym et de romarin. À vingt ans, bouleversé par le mariage de son ami Pierre Dumont avec Toinette Blanchin, qu'il aimait secrètement, il avait décidé de terminer ses études à la ville, où il avait réussi sans mal le concours d'instituteur. Plus tard, alors qu'il enseignait à la Bourboule, la mort de Pierre, renversé par un camion,  l'avait incité à demander sa mutation à Montbuisson.
 
Le village, il ne l'avait  pas reconnu. Les commerces fermaient les uns après les autres, la population vieillissait et, faute d'élèves, l'école était en sursis. Il n'avait toujours pas avoué son amour à Toinette et, maintenant la jeune femme partait avec ses trois enfants, condamnant l'école à une fermeture certaine.
 
La cloche de l'église sonna cinq heures. Insouciants, les élèves jetèrent leurs livres dans leurs cartables, sortirent de l'école en se bousculant, emplirent le village de leurs cris rieurs.
 
Seule, Manon, une fillette aux longs cheveux ondulés resta assise sur son banc, ses grands yeux bleus brillant d'émotion. C'était la fille aînée de Toinette Dumont.
 
- Martin, murmura-t-elle. Au revoir.
 
Elle s'approcha de lui, se dressa de toute la hauteur de ses huit ans pour l'embrasser. Martin  la souleva de terre, lui donna un baiser sur les deux joues puis la reposa doucement sur le sol carrelé de la classe.
 
- Manon, dit-il en lui tendant les marguerites blanches, tu peux donner ces fleurs à ta  maman, de ma part ?
 
Un éclair de joie illumina le visage rond de la fillette. Elle prit les fleurs et partit en courant.
 
Il était coutume, à Montbuisson, que le soupirant d'une jeune fille lui offre une dizaine de marguerites blanches pour lui avouer son amour. Si la demoiselle y ajoutait deux coquelicots enlacés, leur mariage était célébré dans l'année.
 
Martin sortit sur la place. Un troupeau de moutons passa. Un briard courait dans tous les sens, balayant de ses longs poils marron la poussière des pavés, aboyait bruyamment après quelques indisciplinés qui s'aventuraient dans les rues annexes. Le berger suivait lentement,  s'aidant de sa canne de bois pour marcher droit. Il salua l'instituteur. Martin lui répondit d'un signe de la main.
 
Soucieux., il pensait à la mort prochaine de son village. Car Montbuisson mourrait, il le savait, il en était certain. Sans école, pas d'enfant, que des vieux. Plus personne. Un tas de ruines. Il ne pouvait se résigner !
 
- Il faut j'aille voir Monsieur Le Maire, pensa-t-il.
 
Il  s'engagea  dans une traverse sombre. Un paysan trapu que les travaux des champs avaient trop vite courbé, plaisanta :
 
- Alors, ce sont les vacances ?
 
- Des vacances forcées ! soupira Martin.
 
Le paysan fit un signe de tête compréhensif, puis continua son chemin. Martin se retrouva seul. Il n'entendait plus que la chanson vibrante des cigales. À la hauteur d'une antique arcade, la rue bifurquait vers la droite. La lumière, plus claire, permettait à quelques villageoises d'y faire leur marché. C'est là que les rares commerces montraient leurs devantures.
 
Il passa devant la boulangerie, huma avec reconnaissance l'odeur du pain chaud, fit un signe de la main à la caissière de la petite supérette et soupira devant le rideau fermé de la boucherie.
 
La rue s'élargissait enfin en une nouvelle place ronde bien ensoleillée. À droite, la mairie, que rafraîchissait une fontaine de rocaille. À gauche, l'église au grand portail en bois richement sculpté. Au centre, deux platanes, aux troncs épais que les années avaient fissurés, ceinturés de la neige et du sang des marguerites et des coquelicots.
 
Le maire discutait avec le vieux curé en soutane noire. 
 
- Hé  !  Fernand ! appela Martin. Et les boulangers ?
 
- Ils viendront en décembre, le renseigna, jovial et ventru, le gros homme. Ils sont contents du prix de la maison et du fonds de commerce ! 
 
- Ils ne peuvent pas venir avant ? hasarda Martin, le visage soudain assombri.
 
- Non, pas possible. Une histoire d'hypothèque, je crois. Leur boulangerie, à Marseille, n'est cessible qu'à partir de décembre. Ils ne peuvent pas faire autrement.
 
Le visage de Martin se décomposait.
 
- Ce n'est pas si grave ! ajouta le maire. Barberin ne prend sa retraite qu'en septembre. Pendant trois mois, nous n'aurons pas de boulanger, voilà tout. Je me suis arrangé avec le camion ambulant. 
 
- L'école n'ouvrira certainement pas à la prochaine rentrée, murmura Martin. Toinette et ses enfants s'en vont.
 
Martin était horriblement déçu. Il avait mis tous ses espoirs dans les nouveaux boulangers qui avaient quatre enfants. Ils pouvaient sauver l'école. Son école ! En décembre, l'école serait déjà fermée et lui muté.  
 
Le curé, qui n'était pas encore intervenu dans la conversation, s'écria :
 
- Mais, au catéchisme, il n'y aura presque plus personne, alors ! Et si tu insistais auprès de Toinette pour qu'elle reste parmi nous ? ajouta-t-il d'un ton malicieux.
 
Martin retourna à l'école. Le bouquet de fleurs était son seul espoir.
 
La robe blanche de Toinette l'éblouit comme un rayon de lumière. Il courut vers la jeune femme, manqua tomber sur une poule qui le poursuivit en caquetant, et la prit dans ses bras. Toinette tenait à la main le bouquet de marguerites blanches. 
 
Deux coquelicots éclataient au le soleil.